La joliesse

C’est fou comme on a conscience du chemin qu’on parcourt au fil des années, comme on réalise à quel point on grandit, on vieillit, on mûrit, et surtout, à quel point on continue d’apprendre. On a parfois l’impression d’avoir tiré toutes les leçons de vie possibles de nos diverses expériences, on croit dur comme fer « qu’on ne nous y prendra plus », et pourtant on s’étonne à découvrir de nouvelles facettes de notre personnalité, on se surprend à mettre à jour des ombres encore inconnues de l’Homme avec un grand H, des autres, autour de nous. Cette impression, je l’ai souvent connue : j’ai eu des fois le sentiment d’avoir « tout compris », et à chaque fois une donne nouvelle est venue perturber cette certitude, alors mon apprentissage reprenait, toujours plus loin. Nos réflexions s’arrêtent, on est persuadé d’être allé au bout de notre raisonnement, d’avoir épuisé toutes les observations faites, d’avoir une vision claire et exhaustive de la question… et puis non, une rencontre, une bougie de plus sur notre gâteau d’anniversaire, une lecture nous font prendre conscience que nos certitudes sont faillibles et que, dans la vie, on n’a jamais « tout vu tout vécu», jamais « tout compris ». On est capables de faire la même erreur une fois, deux fois, trois fois, sans que la conclusion qu’on en tirera soit jamais la même. On avance, on évolue, on progresse, on change, et nos réflexions avec nous.
Avant, j’avais une idée très claire de la beauté. De la femme. De la mode. Du bonheur. Les petites cases de mon tableau mental étaient bien délimitées, claires et correctement remplies. En voici les grandes lignes :
Selon mon moi âgé alors de 15 ans, pour se sentir belle, il fallait plaire aux garçons. (Négation totale de l’idée d’habiter harmonieusement son corps et son « moi »)
A 20 ans, pour se sentir belle, il fallait être fine et cool, correspondre aux critères universellement établis, rentrer dans du 36. (Le bien être n’est toujours pas l’objectif premier, et on reste dans la dépendance à l’altérité, dans l’attente du jugement, du regard d’un autre)
A 25 ans, pour se sentir belle, il fallait mettre les vêtements qui correspondent à notre silhouette mais qui sont « à la mode » aussi. Il faut être sexy. Mettre ses atouts en avant.
(On avance, certes, vers l’idée de bien-être, d’habiter son corps et de le regarder avec amour, mais ce n’est pas encore ça).
A 30 ans, j’ai l’impression qu’on accepte un peu mieux ce qu’on a. Les critères imposés sont toujours bien présents et nous mettent encore beaucoup trop la pression, mais on parvient plus facilement à dire stop. Et même : à dire fuck. Oui, trente ans, c’est un peu la rébellion de la nana biberonnée à Grazia. Vers 30 ans, on a envie de dire : mais pourquoi, pour être jolie, devrais-je être sexy ? Pourquoi, pour m’aimer et me sentir bien, devrais-je « me mettre en valeur » ?
Fanny, sur son blog Une touche de rose (que j’adore), en a très furtivement mais très justement parlé dans ce billet. Elle y décrit le « passage à l’acte » (pas d’action dramatique, rassurez-vous, juste un passage chez le coiffeur pour un changement radical) (je suis la reine du teasing n’est-ce pas?), le passage à l’acte donc, d’une brune qui devient blond platine. Et elle nous raconte, entre autres, les remarques et réactions de son entourage. Parmi ces réactions, forcément, le très attendu: « tu étais plus jolie en brune, ça t’allait mieux ».
Soit.
Normal.
Rien d’exceptionnel, rien de choquant, me direz vous.
Mais c’est là que se pose la fameuse question : and. so. what. ?.
Non mais parce que, et alors, ça change quoi, d’être plus jolie en brune ?
Cela voudrait dire que notre but en tant que femme, ce serait d’atteindre la beauté ultime, c’est-à-dire notre propre summum de la beauté, le point culminant de notre joliesse ?
Voilà où on en est aujourd’hui. Oui, les mentalités changent et on accepte de plus en plus l’idée qu’une femme, pour être belle, doit avant tout être heureuse. Donc, qu’une ronde qui assume ses formes est plus jolie qu’une mince obsédée par la nourriture (cette idée n’est pas de moi, j’enfile les perles de ce que les grands magazines nous servent et resservent à loisirs entre deux couvertures « spécial maigrir pour l’été »). On essaie moins de nous faire entrer dans des canons drastiques et rigides, inatteignables, pour nous parler plus d’harmonie, de bien être, on nous exhorte à assumer (ah ça oui, « assumer » on ne le sert à toutes les sauces). On nous bassine moins avec des credos de minceur, mais à la place on nous encourage à mettre en valeur nos atouts. On nous dit : peu importe que vous ayez une taille de mannequin, l’important c’est que vous misiez tout sur ce que la nature vous a donné.
Mais pourquoi ?
Et si une femme à la poitrine généreuse n’avait pas forcément envie de nous faire sauter sa féminité au visage en portant des décolletés pigeonnants ? Et si une ronde n’aimait pas les vêtements hyper féminins et ne voulait pas porter des jupes crayons qui allongent les jambes et des tailles hautes qui galbent sa silhouette ? Et si une brune, très jolie, avait envie de devenir blond platine même si « ça lui allait mieux avant » ? Finalement, on a agrandi les cases, on a modifié les moules, mais on continue de nous imposer des codes…
Voilà ce qui m’ennuie. Voilà ce dont j’ai pris conscience. Et si on n’avait pas envie d’être jolie ? Et si on ne cherchait pas tout le temps, à tout prix, à être belle ? Et pourquoi ne devrait-on évoluer que vers ce qui nous va le mieux, ce qui nous met le plus en valeur ? Est-ce qu’on fait encore bien la différence entre « se sentir belle » et « être sexy » ?
La dernière fois, dans le métro, trois jeunes d’une vingtaine d’années se sont assis en face de moi. Parmi eux, une fille, jolie, mais à qui son maquillage et ses vêtements donnait l’air un peu vulgaire. Elle donnait l’impression de vouloir se rendre désirable, en misant sur tous ses atouts à la fois : poitrine mise en avant dans un décolleté, jambes et fesses moulées dans un skinny brillant, baskets compensées fuselant et galbant les jambes, cheveux brillants, lissés et posés sur les épaules de part et d’autres du visage, regard charbonneux, teint glowy, bouche glossée, et des bijoux un peu partout qui cliquetaient à chaque mouvement. Chaque détail pris individuellement correspond effectivement à ce qui se fait en ce moment, sans aucun mauvais goût.
Mais TOUT ensemble ??
Cette fille m’a donnée l’impression horrible… d’être à vendre. C’était comme passer devant l’étal du boucher au marché : regardez-moi cette belle cuisse, et tâtez moi ce beau mollet… !! Plus rien à deviner, plus aucun mystère, juste une fille, très jolie, qui confond « se sentir belle » et « être sexy, donc objet de désir, donc considérée par autrui comme « belle » ». Un bon gros mélange, quelques amalgames, et plus beaucoup de repères pour les filles aujourd’hui.

Mon billet vous paraîtra peut-être virulent, mais ne me jetez pas la pierre, je me sens la première concernée par cet amalgame. Cela fait peu de temps que j’ai réalisé que, se sentir bien, ce n’est pas forcément synonyme d’être belle aux yeux des gens. Et cela ne fait pas longtemps que je suis convaincue que le principal réside ailleurs, peu importe si tel vêtement est considéré comme « beau » ou importable, si « ça ne se fait pas » ou si c’est « politiquement correct », peu importe si ça me va ou si « ce n’est pas mon style », que ça ne me met pas en valeur… Se sentir bien, se sentir belle, n’a rien à voir avec « être considérée comme belle » ou faire saliver les hommes. Si je suis ronde et que j’ai envie de porter un mini-short parce que j’aime ce genre de vêtement, si je suis petite mais fan de jeans flare ou « patte d’eph », si je suis grande et mince et que j’aime les salopettes mais que ça me donne l’air d’un clown… et bien and so what ? Ce vêtement ne me met pas en valeur ? J’ai l’air d’un sac à pommes de terre ? D’une punk ? D’une ado attardée ? D’une mamie ? D’une chanteuse allemande des années 80 ? et. a. lors ?
Notre objectif, en tant que femme, n’est pas d’être désirée par les hommes, si ? Ou d’être enviées par nos comparses de même sexe, si ? Notre objectif n’est pas d’être regardée comme un bout de viande, ou comme un objet, si ?
La vie est trop courte, ne la vivons pas dans ce que le regard des autres nous renvoie de nous mêmes, mais montrons ce que l’on veut faire voir. Donnons la direction des regards, imposons NOTRE vision de nous même et ne nous laissons pas imposer une image faussée. Nous sommes uniques, et le temps file à la vitesse de la lumière. A quoi bon chercher à plaire, à correspondre à ce qu’on attend, à rentrer dans les moules, dans les cases, dans le rang ? Amusons nous, plaisons nous à nous même, et c’est cela qui plaira, ou pas, aux autres.
Non ?

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2 réflexions sur “La joliesse

  1. Oh je n’avais jamais vu cet article… Je partage tes réflexions et ta conclusion.
    Je crois que le problème vient aussi du fait qu’on est « conditionné » par la société et ses diktats. Difficile de s’en détacher vraiment… (soit on les suit, soit on s’y oppose – mais finalement ils sont toujours un peu présents)

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