Lecture #59

Cette année, l’une de mes bonnes résolutions a été de m’abonner à la bibliothèque et d’essayer de réduire mes achats de livres. Pourquoi…? Pour ne pas avoir à acheter encore de nouveaux meubles de bibliothèque, pour faire des économies (parmi d’autres), pour réfléchir à mon comportement consumériste et chercher à en changer, pour m’ouvrir à de nouvelles lectures et ne plus aller que vers les auteurs que je connais, les styles que j’affectionne, les couvertures qui me plaisent au premier regard…
Bref, pour tout un tas de raisons, je me suis abonnée à la bibliothèque, et me suis obligée à emprunter des livres plutôt qu’à les acheter. Et depuis septembre, je me suis plutôt bien tenue à cette résolution. Contente.

Ce changement dans mon rapport à la lecture m’a notamment fait découvrir des auteurs inconnus, et des cultures littéraires étrangères. J’avais envie de découvrir d’autres horizons, et même si j’ai continué à lire beaucoup d’auteurs américains, je me suis un peu plus intéressée à d’autres littératures, en lisant des romans australiens et africains (je m’ouvrirai aux auteurs latinos et asiatiques dans un deuxième temps, ne nous pressons pas, c’est tellement bon d’avoir encore plein de livres à découvrir).
Parmi mes découvertes et mes coups de coeur, ce roman de Scholastique Mukasonga : Notre-Dame du Nil.

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Quatrième de couverture :
Au Rwanda, un lycée de jeunes filles perché sur la crête Congo-Nil, à 2 500 mètres d’altitude, près des sources du grand fleuve égyptien. Les familles espèrent que dans ce havre religieusement baptisé Notre-Dame du Nil, isolé, d’accès difficile, loin des tentations de la capitale, leurs filles parviendront vierges au mariage négocié pour elles dans l’intérêt du lignage. Les transgressions menacent au cœur de cette puissante et belle nature où par ailleurs un rigoureux quota «ethnique» limite à 10 % le nombre des élèves tutsi.
Sur le même sommet montagneux, dans une plantation à demi abandonnée, un «vieux Blanc», peintre et anthropologue excentrique, assure que les Tutsi descendent des pharaons noirs de Méroé. Avec passion, il peint à fresque les lycéennes dont les traits rappellent ceux de la déesse Isis et d’insoumises reines Candace sculptées sur les stèles, au bord du Nil, il y a trois millénaires. Non sans risques pour sa jeune vie, et pour bien d’autres filles du lycée, la déesse est intronisée dans le temple qu’il a bâti pour elle.
Le huis clos où doivent vivre ces lycéennes bientôt encerclées par les nervis du pouvoir hutu, les amitiés, les désirs et les haines qui traversent ces vies en fleur, les luttes politiques, les complots, les incitations aux meurtres raciaux, les persécutions sournoises puis ouvertes, les rêves et les désillusions, les espoirs de survie, c’est, dans ce microcosme existentiel, un prélude exemplaire au génocide rwandais, fascinant de vérité, d’une écriture directe et sans faille.

Parfois, les prix littéraires ont du bon : en tirant doucement le livre de sa rangée, sur les étagères de la bibliothèque, c’est d’une part le portrait peint sur la couverture, d’autre part le bandeau « Prix Renaudot 2012 » qui m’ont attirée. Je ne lis pas beaucoup de lauréats de prix, alors pourquoi, ce jour-là, est-ce ce détail qui m’a poussée à embarquer Notre-Dame du Nil dans mon panier? Je ne sais pas… Mais je ne regrette pas. Voici les trois raisons pour lesquelles j’ai aimé cette lecture :

  1. le dépaysement
    Le roman se déroule au Rwanda, dans les années 70, dans un lycée de jeune filles. L’ambiance, détail si cher à mes yeux lorsque je me plonge dans une lecture, se pose par petites touches : les cours, les professeurs belges et français, les religieuses, la cuisine, les dortoirs, les posters de Johnny Hallyday et Nana Mouskouri, mais aussi l’évocation des familles des jeunes filles, parfois très pauvres, les villages et ses maisons aux murs de terre, la ribambelle d’enfants sous la coupe de l’aînée, la fierté de la famille dont la fille fait des études, le protocole des visites aux membres de la famille, les prédications des sorciers, le vieux blanc un peu fou et ses plantations de café… Autant d’éléments qu’on ne retrouve pas dans d’autres littératures et qui apportent, forcément, un certain exotisme au roman. On est dépaysé, emporté loin de notre canapé, au travers de ces plaines sèches, des chemins poussiéreux, des marchés sales et bruyants. Les passages où les filles décrivent les mets que leur prépare leur mère, les bananes cuites, la pâte de manioc, les patates douces, les beignets multicolores, m’ont particulièrement fait saliver et voyager… Lisez donc un peu :

     » – Tout ce que mangent les Blancs, gémissait Godelive, sort des boîtes, même les morceaux de mangue et d’ananas qui nagent dans du sirop, et les seules vraies bananes qu’on nous sert, ce sont des bananes sucrées pour finir le repas, mais ce n’est pas comme ça qu’on mange les bananes. Dès que je rentrerai chez moi pour les vacances, avec ma mère on préparera de vraies bananes, on surveillera le boy quand il les épluchera et les mettra à cuire dans de l’eau et des tomates. Et puis, ma mère et moi, on y ajoutera tout ce qu’on peut: des oignons, de l’huile de palme, des épinards irengarenga très doux et des isogi bien amers, des petits poissons séchés ndagala. Avec ma mère et mes sœurs, on se régalera.
    – Tu n’y connais rien, dit Gloriosa, ce qu’il faut, c’est de la sauce d’arachide, ikinyiga, et faire cuire doucement, très doucement, de façon que la sauce imprègne jusqu’aux entrailles de la bananes.
    – Mais, rectifiait Modesta, si vous faites cuire avec le Butane et dans une casserole comme les gens de la ville, les bananes cuiront trop vite, elles ne seront pas moelleuses, il faut du charbon de bois et surtout une marmite en terre. Ça prend beaucoup de temps. Moi, je vais vous donner la vraie recette, celle de ma mère. D’abord il ne faut pas éplucher les bananes, on met un peu d’eau au fond d’une grande marmite et tu disposes au-dessus les bananes, bien tassées, et tu les recouvre de toute une couche de feuilles de bananier, il faut que ce soit hermétique, tu choisis des feuilles sans déchirures. Dessus, pour faire un poids, on place un tesson de poterie. Il faut attendre longtemps, il faut que cela cuise très lentement mais, si tu es patiente, tu auras des bananes bien blanches, moelleuses jusqu’au cœur. Il faut les manger avec de l’ikivuguto, du lait battu, et inviter les voisines.
    – Ma pauvre Modesta, dit Goretti, ta mère fera toujours la délicate, des bananes bien blanches, immaculées et on les accompagne avec du lait! Tu auras toujours les manières de ta mère. Moi je vais te dire ce qu’il faut que tu prépares pour ton père: des bananes toutes rouges parce qu’elles ont bu le jus des haricots. Je suis sûre que ta mère ne voudrait pas y toucher, mais quand le boy en fait pour ton père, tu es bien forcée d’en manger. Apprends donc la recette à ta mère: elle les épluche et, quand les haricots sont presque cuits mais qu’il reste une moitié d’eau, elle les jette dans la marmite et elles boivent tout le jus qui reste. Alors elles deviennent rouges, brunes, c’est comme ça qu’elles sont succulentes, consistantes! Voilà les bananes des vrais Rwandais qui ont la force de manier la houe! « 

  2. le style
    Le style de Scholastique Mukasonga est intriguant : à la fois simpliste et poétique. La langue qu’elle emploie est vivante et pleine d’images, chaque phrase est empreinte de cette culture fourmillante, onirique, remplie de métaphores d’animaux, de rêves prémonitoires, de malédictions et de croyances. Le style de Mukasonga est émaillé de comparaisons vivaces, d’allégories filées… La Mort, la Pluie deviennent humaines, à mesure que les hommes du Rwanda se déshumanisent. Tout élément semble avoir une âme, et prendre vie dans les mots de l’auteure. De même, la narration enchâssée est très caractéristique de ce roman : l’histoire se déroule sous nos yeux à travers les récits qu’en font les personnages, comme si Scholastique Mukasonga voulait s’inscrire dans une certaine tradition et rendre hommage à l’oralité des récits africains, tout en essayant de faire oublier le médium qu’elle utilise pour raconter au monde l’histoire de son pays.

     » La pluie, c’est celle qu’on attend, qu’on implore, celle qui décidera de la disette ou de l’abondance, qui sera le bon présage d’un mariage fécond, la première pluie au bout de la saison sèche qui fait danser les enfants qui tendent leurs visages vers le ciel pour accueillir les grosses gouttes tant désirées, la pluie impudique qui met à nu, sous leur pagne mouillé, les formes indécises des toutes jeunes filles, la Maîtresse violente, vétilleuse, capricieuse, celle qui crépite sur tous les toits de tôles, ……, celle qui a jeté son filet sur le lac, a effacé la démesure des volcans, qui règne sur les immenses forêts du Congo, qui sont les entrailles d’Afrique, la Pluie, la Pluie sans fin, jusqu’à l’océan qui l’engendre.  « 

  3. la valeur historique et le devoir de mémoire (comme on dit)
    Le fond politique et la réalité historique qui servent de décor au roman ne m’ont pas laissée de marbre, et quelques jours après avoir refermé ce livre, j’en perçois encore les vibrations. Les dernières pages, notamment, m’ont embarquée dans une sorte de tourbillon de sentiments très violents, de la révolte à l’impuissance, du dégoût à la pitié…
    Je n’ai jamais vraiment étudié ce qui s’est passé au Rwanda, j’en ai entendu parler, j’en ai des souvenirs et parfois les discussions font que l’opposition des termes Tutsi et Hutu me rappellent ce massacre dont je ne sais rien. La lecture de Notre-Dame du Nil m’a apportée un éclairage, certes subjectif (la famille de l’auteure a subi les violences du massacre des Tutsi, et une trentaine de ses proches a été tuée), mais qui n’empêche en rien la réflexion et les questionnements que soulèvent ce type d’événement terrible. Dans la bulle de nos vies occidentales, on oublie parfois que les JT sordides rapportent des faits réels, et que nous ne partons pas tous dans la vie avec les mêmes chances. Ca paraît bête à dire, et j’enfonce peut-être des portes ouvertes en écrivant cela, mais peu importe. Cela ne fait jamais de mal de se souvenir de ces événements, d’entretenir la mémoire des disparus, des victimes, et de ne pas laisser la honte de ce souvenir nous faire oublier la cruauté dont l’homme est capable. Alors oui, avec ce genre de lecture, on relativise un peu mieux les petits tracas du quotidien, on s’ouvre plus facilement aux autres, on essaie de prendre un peu plus de temps pour réflechir à pourquoi ce genre d’événements arrive, comment à notre échelle empêcher la montée de telles violences, et plus généralement on se questionne sur le type d’être humain que l’on a envie d’être, et le genre d’éducation que l’on aimerait donner à nos enfants pour que de telles horreurs disparaissent. Bien sûr, à notre petite échelle, on n’est rien qu’un maillon insignifiant de ce vaste monde. Mais des romans tels que Notre-Dame du Nil me donnent envie de penser que ce genre d’excuse n’est pas valable et que toute occasion est bonne à prendre pour réfléchir, questionner, et essayer de faire changer les choses.

∇ C’était la parenthèse « association humanitaire » ^-^ Ça rejoint beaucoup de mes interrogations dernièrement, je ne pouvais pas ne pas en parler. Même si j’enfile des perles, comme on dit. Ca ne fait pas de mal, si? ∇

Et vous, connaissiez-vous cette auteure? Etes-vous du genre à dévorer les lauréats de prix littéraires, ou plutôt, comme moi habituellement, à les fuir? 
Vous laisseriez-vous tenter par ce roman lumineux au propos si dramatique?

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4 réflexions sur “Lecture #59

  1. J’ai lu ce livre l’année dernière et j’ai été touchée par le thème et la manière de l’aborder. J’ai pas mal lu sur le Rwanda, notamment Jean Hatzfeld (sur les témoignages des massacres, c’est juste cru et poignant) mais jamais de roman. Comme tu dis, on enfonce peut-être des portes ouvertes mais c’est parfois nécessaire.

  2. Je pense que je n’aurais pas été attiré par ce roman sans ton article. Comme il est dur de sortir de sa sphère littéraire. Mais si m’en éloigner un peu me permet d’ouvrir un peu plus mon regard sur un conflit dont je ne connais, comme toi, que le peu qu’on m’en a appris, alors c’est avec envie que je plongerais dedans.
    Le voilà ajouter à la liste de mes futures lectures.

  3. Je ne peux qu’être d’accord avec toi! Ce livre je l’ai dévoré et l’ai recommandé à tout mon entourage. Je découvre ton blog mais voir un post comme celui ci donne envie!

    Depuis 6 mois débarquée au Burkina Faso, j’ai fait le plein de littérature africaine dans mes bagages, et je suis emerveillée par sa richesse, sa diversité et surtout le petit côté « mystique » qui transparait dans chacun de ces livres, véritable miroir de la vie quotidienne où en realité ces croyances accompagnent tout un chacun.

    Si tu as aimé, je ne peux que te recommander de lire Sefi Atta la Nigeriane (Le meilleur reste à venir, Nouvelles du pays), Alain Mabanckou (Demain j’aurai 20 ans, Mémoire d’un porc Epic) Camara Laye le guinéen (L’enfant noir), Amadou Ampâthé Bâ le malien, (Amkoullel l’enfant peul – pas facile a lire mais tous ses romans sont une mine d’information sur les croyances de l’Afrique de l’Ouest et pour comprendre la zone à travers son histoire avant et pendant la colonisation)
    Je pourrais en citer bien d’autres encore!

    Et la litterature latino, si jamais tu as le niveau en espagnol, c’est encore mieux en VO!

    Si jamais tu veux venir découvrir un peu le Burkina, tu peux te rendre sur notre Blog: http://www.fasomonde.fr

    A bientot!
    Laure

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