Dix ans plus tard

Il y a 10 ans, je débarquais à Bayonne pour mes premières Ferias. L’un des plus beaux et des plus intenses souvenirs de mon adolescence. J’avais 18 ans. Samedi dernier, je suis revenue à Bayonne pour ces mêmes Ferias… Forcément, des images se superposent, des souvenirs enfouis refont surface… Et là, quand je pense à ma vie, je ne peux pas m’empêcher de m’émerveiller des hasards des rencontres, de la fortuité des événements, ces éléments qui façonnent nos vies et décident de la direction que l’on va suivre, nous éloignant des autres chemins qui aurait fait notre vie si différente…

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A dix-huit ans, il y avait une seule personne, ou presque, qui comptait dans ma vie : ma meilleure amie, Louise. Avec elle, j’ai vécu tout les grands moments des années lycée : je fêtai mon bac, je passai mon permis, je rencontrai les personnes qui sont aujourd’hui mon groupe d’amis, les gens les plus importants de ma vie… et Robinson. On est parties en vacances ensemble, à droite et à gauche, on campait, on squattait, on s’invitait, dans nos familles ou chez des copains. Ben Harper à fond dans ma vieille 405, on s’élançait sur l’autoroute, les larmes aux yeux à cause du vent qui s’engouffrait. On rêvait de Paris, on écoutait Mano Solo chanter « Barbès Clichy », on fantasmait sur Jack Johnson, on regardait en boucle des films de glisse, persuadées qu’un jour, nous aussi, on deviendrait championnes de monde de surf.
Parmi les choses que j’adorais, chez Louise, il y avait sa liberté, sa fraîcheur… et son grand frère, Nico. Avec ses dix ans de plus, Nico était pour moi aussi un vrai grand frère, pas une amourette d’adolescente. Il était cool, zen, aimait les choses simples et belles, et Louise et moi, on l’adorait. Avec lui, on passait des heures à discuter de la vie, du tango, des concerts de Ben Harper, de ses voyages en Argentine, de l’amour. Il vivait loin de notre Lorraine, dans une toute petite maison du centre ville de Toulouse, alors on passait le voir en été, et les heures filaient alors que nous bavardions assis dans son petit jardin aux hauts murs, près du figuier. Les lampions, le carrelage peint de la cuisine, les pièces agencées en U autour de la courette, les photos en noir et blanc partout, le futon sur le sol de la chambre, toutes les portes ouvertes et les rideaux de fils qui battaient… autant de détails qui forment le souvenir heureux de ces séjours à Toulouse. Avec lui, mes premiers verres de vin, ma première rando, mes premières Ferias… Quand on était avec Nico, Louise et moi n’avions plus 18 ans, mais 25, on se sentait grandes et importantes, il nous présentait ses amis, nous emmenait avec lui dans des soirées incroyables, des périples en montagnes, dans des chalets ou des villas avec piscine… Ses amis étaient tous plus géniaux les uns que les autres, l’une architecte baroudeuse, l’autre artiste à la peau dorée et aux gestes gracieux, lui ingénieur aventurier de l’extrême, une autre rêveuse danseuse brésilienne… Nico et son groupe d’amis me fascinaient, je les trouvais merveilleux, beaux et intelligents et simples et gentils et aimants et soudés et et et… Je me disais que je voulais vieillir comme eux, leur ressembler, devenir une fille aussi cool que Lucile ou Adèle ou Valéria, et que mon mec soit aussi beau que Little ou aussi doux que Julien, aussi passionné que Nico, aussi passionnant que Jalil. A l’époque, c’est surtout Louise qui attirait la sympathie et les regards, elle était si libre et facile d’abord, elle s’adaptait à toutes les situations et n’importe quel drame était absout par son rire communicatif. De son frère, elle avait les yeux rieurs, ils partageaient la même joie de vivre, avec eux tout était simple. Je savourais les moments passés auprès de ces deux êtres solaires, consciente de n’avoir pas eu la même fée-marraine penchée sur mon berceau, et envieuse, parfois, de ce que la vie semblait douce pour eux. A leurs côtés, elle le devenait pour moi aussi, je me soulais du bonheur qu’ils exhalaient. Et je n’en revenais pas d’avoir été acceptée au sein de leur fratrie si fusionnelle. J’étais la troisième sœur, la jonction entre Louise et Nico, un peu plus âgée que Louise, un peu moins naïve, un peu plus mûre (mais pas beaucoup). Avec le recul, je sais qu’il y avait de l’envie de ma part. Moi aussi j’aurais voulu avoir un grand frère aussi génial, et comme Nico des amis extraordinaires et qui m’aiment. Sauf qu’à ce moment là, je n’avais que Louise, les rapports avec mes parents ne faisaient qu’empirer, on ne se comprenait pas au point que quelques mois plus tard j’ai fait mes valises pour prendre mon envol. Mon petit frère faisait sa vie, on ne partageait pas grand-chose. Et mes perspectives d’avenir, en Lorraine, me donnaient envie de pleurer. Bien sûr que la vie semblait plus rose pour Nico, et de facto pour Louise qui n’avait plus qu’à caler ses pas dans les empreintes de son grand frère.
Nico sentait ce mal être chez moi, et m’en parlait à mots couverts, conscient que je n’en étais pas moi-même consciente, que je subissais juste mes pulsions d’envie. C’est lui qui m’a encouragée à partir en Erasmus, alors que je n’étais même pas encore en première année de licence et que cela me paraissait impensable – quatre ans après, c’est en pensant à Nico que j’ai signé mes dossiers de demande d’Erasmus, et aujourd’hui encore je repense en souriant à la clairvoyance dont il faisait preuve. Sa sensibilité, sa bienveillance ont fait qu’il ne m’a jamais jugée et a toujours vu le bon en moi, quand moi-même je ne le voyais pas. Il soupçonnait peut-être quel genre de personne j’allais devenir, alors que le chemin qui se présentait à moi ne m’emmenait pas du tout vers cette fille là.

L’année de mes dix-huit ans, je me suis disputée avec Louise ; et puis elle est partie. Et on est sortie de la vie de l’autre, juste comme ça. C’était là que nos chemins se séparaient et qu’on choisissait de devenir deux personnes aux avenirs différents. A ce moment là, je ne donnais pas cher du mien, alors que j’imaginais clairement Louise devenir une brillante avocate à la vie trépidante, sautant d’un avion à l’autre, vivant dans une grande ville et faisant mille projets, culturels, associatifs… Je voyais des images d’elle, comment elle allait continuer la danse, écumer les concerts, rire à gorge déployée entourée d’amis beaux et drôles, voyager. Deux ans durant, j’ai trainé dans les rues de Metz mon ego égratigné par la perte de mon amie, sombré et laissé ce moi fataliste et désabusé prendre le dessus. Et puis il y a eu d’autres rencontres, d’autres événements, la vie qui a repris le dessus. L’envol avec Robinson, les valises et les départs, d’autres villes, d’autres gens, des débuts d’amitié, des fins d’amitié, des casseroles dont on s’allège, des séjours à l’étranger, et Robinson encore, et Robinson toujours. Robinson qui ne voyait, lui aussi, que le bon au fond de moi.

Dix ans plus tard. Louise est devenue avocate, sans doute brillante. Elle ne vit pas dans une grande ville mais au fond de la campagne, avec un mari avocat lui aussi. Elle est très belle et toujours aussi souriante, elle sort peu, n’aime plus faire la fête, ne voyage pas beaucoup, est très proche de sa famille mais s’est un peu éloignée de son frère.
Nico a fini par trouver la femme de sa vie, une belle argentine, il danse encore le tango, sans doute avec elle, et a eu un bébé dans sa petite maison toulousaine. Il voyage encore beaucoup.
Et moi ? Ma vie est encore plus belle que ce que j’ai intensément espéré à dix-huit. Pour imager, on pourrait se représenter un chat qui a fini par retomber sur ses pattes ; les milles intersections des chemins m’ont malgré tout menée là où je rêvais d’aller. Mon amoureux est doux, beau, très intelligent, passionné, baroudeur, sensible… je voyage plus que je n’aurai jamais cru pouvoir le faire, et je m’ouvre au monde, j’ai trouvé un métier qui me passionne et m’épanouit, j’ai gagné en confiance et n’ai plus peur d’être comme je suis, même si, forcément, je me suis polie, adoucie avec le temps… Lorsque je regarde en arrière – très rarement car je ne suis pas une nostalgique et je vis trop intensément l’instant présent – je ressens une grande sérénité et un sentiment d’accomplissement réconfortant. Je me dis qu’il peut s’en passer, des choses, dans une vie, et qu’il faut toujours continuer à croire. Croire en son Robinson, en soi, en les autres, aux belles rencontres inattendues, aux virages imprévisibles.

La vie que j’ai aujourd’hui est pleine de petites imperfections qui me font l’aimer encore plus. J’essaie de ne jamais oublier de savourer les beaux moments quotidiens, les petits plaisirs qui la rendent savoureuse. Parfois je m’arrête en pleine action, pour photographier mentalement le décor de cette vie, les sensations qui s’attachent à tel moment, les sourires de mes proches autour de moi. Pour pouvoir chérir ces souvenirs heureux, plus tard. Pour ne jamais oublier la chance que j’ai.
Il y a dix ans, je faisais mes premières ferias, et je ne pensais jamais que ma vie future serait aussi chouette. C’est comme si le Tetris de mon avenir s’était parfaitement emboîté… à un détail près : je ne suis jamais devenue championne du monde de surf…:-)

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10 réflexions sur “Dix ans plus tard

  1. Je viens de dévorer ta note… 🙂
    Elle est très belle, très bien écrite, et me parle beaucoup, moi qui me pose pas mal de questions en ce moment particulièrement sur le destin, le hasard, les chemins qui nous apparaissaient impossibles…
    Ton optimisme, ta joie de vivre, font vraiment plaisir à lire 😉
    Tu n’as jamais repris contact avec Louise alors ? Jamais eu l’envie même ?

  2. Ce billet est très bien écrit, touchant, et il fait vibrer quelque chose en moi …

    J’ai juste envie de te souhaiter tout le meilleur possible pour toutes les années à venir, et de continuer ainsi (moi aussi je suis très instant présent).

  3. Encore une fois ce billet fait écho en moi… À aujourd’hui 21 ans, je me pose milles et une questions. J’oscille entre la peur et la hâte de découvrir ce que l’avenir me réserve.
    Et comme deux ans auparavant, je me retrouve dans tes mots… troublant.
    Merci de nous faire partager tout ça et je suis sure que les années à venir seront tout aussi belles!

  4. Ton billet m’a beaucoup touché. Par sa justesse et sa sincérité, mais aussi parce que je me suis retrouvée dans tes mots. Je n’ai pas eu de meilleure amie à l’adolescence, mais une bande d’amis qui est toujours la même aujourd’hui! Mais quand j’avais 13-14 ans, mon père s’est mis en couple avec une femme qui avait déjà des enfants, dont un fils de 18 ans qui est devenu mon faux grand frère: j’ai bu mon premier demi pêche avec lui, je suis tombée amoureuse de son meilleur ami (un amour d’été platonique de quand tu as 13 ans hein, mais quand même), il m’a fait découvrir Sublime et Jimi Hendrix, on partait en vacances « en famille » à Hossegor et on trainait au Rip Curl Pro (j’ai toujours mon supplément spécial Kelly Slater de 1996!)…
    Nous nous sommes perdus de vue il y a quelques années (un peu volontairement, nos chemins étant différents) mais je chéris ces souvenirs du début de mon adolescence, ces moments qui, d’une certaine manière, ont fait de moi la personne que je suis aujourd’hui et l’adolescente que j’ai été… Le punk rock, la passion, le surf et le reste, tout ça est resté ancré dans ma vie.
    Quinze ans plus tard (et à l’approche de l’adieu à la vingtaine), je me sens plus épanouie mais toujours autant passionnée, et c’est bien ça qui m’importe le plus.
    Des bisettes d’une autre Louise ❤

  5. TRès beau billet ! La vie est parfois ainsi on croise la vie de certains, ils prennent d’autres chemins par la suite. Une amie a décidé de suivre son propre chemin sans trop prévenir, pour me soulager un peu je lui ai envoyé une lettre où j’expliquais que cétait dommage qu’on ne voyait plus. J’ai fait ce que j’ai pu, elle n’a pas répondu eh bien tant pis, j’ai fait ce que je pouvais!
    D’autres personnes ont croisé mon chemin depuis ……
    Bonnes vacances !

  6. J’ai adoré lire ce billet (j’aurai aimé pourvoir continuer à lire une suite … ); peut être car il répond à pleins de petites questions -eh oui à 21 ans on s’en pose des questions sur l’avenir- …
    Cela me réconforte car je me dis que lorsque je serai un peu plus âgée… peut être que moi aussi je pourrai dresser un aussi beau bilan que vous et pouvoir me dire que je serai fière de moi, et que j’aurai trouver la confiance en moi ..
    J espere pouvoir également trouver une certaine sérénité qui m’apaisera…

    On verra bien, en tout cas merci pour ces mots et ce beau billet !
    Toujours un plaisir de vous lire ! 🙂

    Et à moi d’écrire mon histoire… To be continued

  7. Ton texte c’est comme une grande inspiration. Merci de nous rappeler que nos vies même si elles ne sont pas à l’image qu’on en avait pensé sont finalement bien jolies. On en a fait du chemin. Vivement dans 10 ans hein 😉

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