Lectures de février et de mars 2016

La septième fonction du langage, de Laurent Binet

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« A Bologne, il couche avec Bianca dans un amphithéâtre du XVIIe et il échappe à un attentat à la bombe. Ici, il manque de se faire poignarder dans une bibliothèque de nuit par un philosophe du langage et il assiste à une scène de levrette plus ou moins mythologique sur une photocopieuse. Il a rencontré Giscard à l’Elysée, a croisé Foucault dans un sauna gay, a participé à une poursuite en voiture à l’issue de laquelle il a échappé à une tentative d’assassinat, a vu un homme en tuer un autre avec un parapluie empoisonné, a découvert une société secrète où on coupe les doigts des perdants, a traversé l’Atlantique pour récupérer un mystérieux document. Il a vécu en quelques mois plus d’événements extraordinaires qu’il aurait pensé en vivre durant toute sa vie. Simon sait reconnaître du romanesque quand il en rencontre. Il repense aux surnuméraires d’Umberto Eco. Il tire sur le joint. »

Le point de départ de ce roman est la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980. L’hypothèse est qu’il s’agit d’un assassinat. Dans les milieux intellectuels et politiques de l’époque, tout le monde est suspect…

Ce roman, c’est un des cadeaux de Noël que mes parents ont fait à Robinson. Alors, reprenons juste pour que ce soit bien clair… : JE suis la passionnée de bouquins de la famille. Robinson est MON mec, donc JE suis celle qui le connais le mieux, ou tout du moins qui est le plus à même de cerner ses goûts en matière de littérature. Non ?… Eh bien il faut croire que non, mes parents ont décidé qu’il était préférable de demander l’avis de la libraire… °_°
Donc, j’imagine ma mère, en train d’expliquer à la jeune libraire (extra embauchée pour prêter main forte face au rush de Noël?? Mmmh, mhm, qui sait…?) :  » Alors voilà, on voudrait un livre pour un trentenaire, qui aime les voyages et qui est très intelligent, qui s’intéresse à la politique, qui connait plein de choses… Vous nous conseillez quoi ?  » (j’imagine, là, bien sûr, mais ça devait être quelque chose de cette teneur, je connais mes parents… et je sais quelle image ils ont de Robinson ^-^). Et la libraire de les faire acheter CE livre. La septième fonction du langage, et sous le titre cette précision « Qui a tué Roland Barthes« …

Robinson connait plein de choses, certes, mais il est du genre scientifique politico-économiste, et pas trop porté sur la linguistique. Il a regardé le roman et m’a dit « Mais c’est qui Roland Barthes…? » Et là, j’ai su que la libraire et mes parents ne s’étaient pas compris.

Donc ce bouquin, je me suis dit qu’il fallait que je le lise, d’une part parce qu’on a pour principe de toujours lire les livres qu’on nous offre (ou du moins, d’essayer de les lire), d’autre part parce-que, la seule qui a fait de la linguistique dans la famille, c’est moi. Ça ne l’aurait pas fait que je me débine, n’est-ce pas ? « Eh toi alors, Sophie, tu peux le lire, tu as fait lettres pendant 5 ans…! » (sous-entendu : ta fac de lettres modernes n’a pas servi à grand-chose, alors pour une fois que tu peux mettre à profit une des UE que tu as bossée, tu ne vas pas rechigner !… ») (j’exagère évidemment. Mes parents sont fiers de mon cursus, de vous en faites pas. Je grossis le trait ^-^)

Et je l’ai lu. Sans enthousiasme au départ (les 100 premières pages m’ont laissée… pantoise) et puis de plus en plus prise par l’intrigue et la virtuosité du romancier. Bon, clairement, si je n’avais pas fait cinq ans de linguistique, je n’aurais :
1. rien compris
2. pas accroché
3. pas passé la 15ème page

C’est pourquoi j’ai hésité à vous présenter ce bouquin, ici. Je ne sais pas si je le conseillerais… en tous cas, je préfère être prudente et vous donner le maximum d’indications pour que vous soyez… prévenu(e)s !

Pour caractériser ce livre, voici quelques adjectifs qui me viennent : érudit – original – intense – ambitieux – barré – osé – provoc’ – intelligent – un peu prétentieux quand même… – élitiste – cynique – excluant…

Voilà. Du bon et du moins bon, en somme. Personnellement, j’ai aimé ce moment de lecture. J’aime bien ces livres qui nous donnent le sentiment d’avoir appris des choses, de ressortir de notre lecture plus intelligent, plus « savant ». Bon, ce n’est qu’une impression bien souvent, la preuve : je serai bien incapable, un mois plus tard, de vous expliquer les tenants et les aboutissants de toutes ces théories sur le langage que brasse le récit ! Mais sur le moment, cela m’a plu.

J’ai lu des critiques assez élogieuses de ce bouquin sur Babelio, et j’ai trouvé que certaines en parlaient mieux que moi, aussi je me permets de citer quelques phrases de différents avis glanés sur ce site, qui correspondent bien à ce que j’ai pensé de cette Septième fonction du langage.

Disons d’abord qu’il s’agit d’un hilarant pastiche de roman policier, qui se joue de tous les codes du genre : l’enquête y est menée par un attelage hautement improbable, composé d’un commissaire réactionnaire s’intéressant assez peu à tout ce qui s’apparente à la culture et d’un maître de conférence en linguistique gauchiste enseignant à la fac de Vincennes, embarqué bien malgré lui dans l’aventure. Nous sommes en 1980, Mitterrand est à la veille de gagner les présidentielles, et les sémioticiens tiennent le haut du pavé dans les milieux intellectuels parisiens. Voilà pour le décor.

Le propos est simple : « l’histoire d’un manuscrit perdu pour lequel on tue des gens ». C’est un sujet bateau qui nous valu le meilleur comme le pire. 
Ici , la légitimité est difficilement contestable, puisque le bout de papier précieux qui sera la cause de morts violentes, se réfère à la langue, au pouvoir des mots, à l’art de communiquer. Et qui cela peut-il intéresser, hormis les spécialistes du sujet qui en font leur fond de commerce? Les politiciens bien sûr : la langue comme arme de destruction dans des duels dont l’enjeu est le pouvoir.

L’enquête se déroule donc dans ces deux milieux. A l’exception des deux héros, on n’y rencontre que des personnalités existant ou ayant existé, tels Foucault, DerridaSollers, Kristeva, BHL, Umberto Eco, mais aussi Jack LangLaurent FabiusSerge MoatiRégis Debray, Mitterrand, Giscard et bien d’autres. Ce qui est d’un premier abord assez déroutant – mais néanmoins extrêmement jubilatoire – c’est que tous ces protagonistes sont traités comme des personnages de pure fiction: contrairement aux conventions généralement admises dans un roman mettant en scène des personnages publics, ils commettent des actes et se trouvent confrontés à des situations dénués de toute espèce de vraisemblance (heureusement d’ailleurs pour Sollers, qui a dû beaucoup souffrir s’il a lu ce livre, et pas uniquement dans son amour-propre !). Et pourtant, malgré tous les excès, grâce à bien des petites touches qui fonctionnent comme des signes, le portrait des différents personnages est saisissant de ressemblance, ce qui n’est pas le moindre des talents de Binet que de parvenir à cet exploit !

Bon. Je ne sais pas si cela vous donnera envie. Mais je ne regrette ni l’audace de mes parents (!), ni le mauvais conseil de la libraire, ni les 500 pages du roman, ni mes cinq ans de lettres !!

L’hotel New Hampshire, de John Irving

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Encore un drôle de roman… J’ai été dubitative les 200 premières pages. Clairement, une fois ce bouquin commencé (et mon enthousiasme réfréné), l’idée même de lire ce roman ne m’enchantait pas et je trouvais toujours autre chose à faire que l’ouvrir et me plonger dans ses pages. Donc j’ai laissé traîner. Et puis, Little a été malade et a dormi énormément, la nuit, mais aussi la journée. Dans mes bras, la plupart du temps. Il pouvait dormir jusqu’à 3 heures le matin et 3 heures l’après-midi. Et moi, avec bébé dans les bras, je ne pouvais pas faire grand-chose d’autre que lire. Alors je me suis laissée embarquer par l’histoire de cette famille originale et j’ai rapidement lu les 300 pages restantes (3 semaines pour lire 200 pages, 2 jours pour lire les 300 suivantes… en gros…). Et je n’ai pas regretté, car lorsque j’ai refermé ce livre, j’étais touchée et marquée. L’apanage des belles histoires, non ?
Et puis, je ne dois pas oublier l’encouragement de Mlle Babooshka, une blogo-copine qui, voyant la couverture du roman apparaître sur mon instagram, m’a confié son amour pour ce livre et son enthousiasme en le découvrant lorsqu’elle avait 15 ans. Ce roman lui a laissé un souvenir marquant, à elle aussi, et son commentaire tombait à pic, il m’a reboostée et encouragée à poursuivre ma lecture, à laisser une chance à ce livre. Et grand bien m’en a pris.

Voici le résumé qu’un commentateur sur Babelio a très justement écrit au sujet du livre (je le trouve plus parlant et plus intéressant que le résumé de la quatrième de couverture, alors je préfère partager celui-ci) :

John Berry , la quarantaine, nous raconte l’histoire de sa famille. C’est une famille non conventionnelle composée de Winlows le père irresponsable et rêveur, Mary la mère fantaisiste, Franck le frère ainé homosexuel et passionné de taxidermie, Franny la soeur incestueuse, traumatisée par un viol collectif, Lilly la soeur naine qui a une volonté farouche de vouloir grandir, Egg le petit frère atteint de surdité, Iowa Bob le grand-père haltérophile porté sur la boisson, et pour couronner le tout Earl l’ours qui aime faire du side-car, et Sorrow le labrador qui souffre de flatulence incurable. 
Nous suivrons la destinée invraisemblable de cette famille hors du commun sur plusieurs décennies, de la rencontre amoureuse des parents à l’acquisition successive de 3 hôtels New Hampshire sur 2 continents différents. Nous ferons des rencontres improbables avec des personnages secondaires excentriques comme Freud le juif dresseur d’animaux et Susie l’ourse intelligente, mais nous croiserons également le chemin de prostituées extravagantes et de terroristes gauchistes complètement timbrés. 
Réservez une chambre à l’hôtel New Hampshire pour y découvrir un univers burlesque, désarmant, dérangé, fantasmagorique, fascinant, drôle mais également réaliste et tragique. Un hôtel occupé par des personnages touchants et atypiques où la normalité n’existe pas et où le paradoxe a toute sa place.
Lire du John Irving c’est partir dans une autre dimension au coeur d’une folie douce et atterrir complètement déboussolé. 

Ce roman est loufoque, parfois vraiment bizarre voire dérangeant, mais il s’en dégage, à la fin, une incroyable et poignante réalité. Je ne sais pas comment vous expliquer. C’est un étrange voyage que de lire ce livre, il faut être prêt à tout, ça part dans tous les sens et la logique n’a pas d’emprise sur cette famille de doux-dingues. Les choses les plus cruelles sont évoquées sans fard ni compassion (la mort, le viol…), l’inceste (entre un frère et une soeur) n’est ni vraiment tabou ni – fait étrange – vraiment répugnant dans cette histoire, et tous ces thèmes qui rendraient n’importe quel autre livre glauque, dur et hyper-réaliste, participent au contraire de la dinguerie et de l’extravagance surréaliste de ce roman…
Un classique de la littérature contemporaine, pour les amateurs de romans américains entre autres.

***

Et voilà, deux livres un peu étranges pour ce début d’année 2016… J’ai peut-être légèrement perdu mon modjo-livre de 2015 (où j’ai eu la chance de n’enchaîner que des pépites ! remember ici) mais, malgré tout, ce sont des lectures qui m’ont marquée.
Après elles, j’ai tout de même envie de plus de légèreté (mais je me suis embarquée dans un livre qui attend depuis trop longtemps que je l’ouvre… Alors la légèreté sera peut-être plutôt pour mai… !)
Que vous inspirent ces deux romans évoqués ici ? Connaissiez-vous John Irving ?

 

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5 réflexions sur “Lectures de février et de mars 2016

  1. Il m’intrigue, ce livre de linguistique ! Je n’en ai pas fait mais j’aime bien ça (je n’y connais pas grand chose) et ça me dit bien !
    Je crois que je n’ai jamais lu John Irving mais clairement, moi qui aime la littérature américaine, c’est une erreur 🙂
    Merci pour ces recommandations !

  2. Hello Sophie …
    Je sors de mon partiel de linguistique … et houlaaa NON je ne veux plus en entendre parler …
    Alors j’imagine « Robinson »…essayant de le lire, n’ayan jamais fait de linguistique …quelle galère !! 😉

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