Lecture #59

Cette année, l’une de mes bonnes résolutions a été de m’abonner à la bibliothèque et d’essayer de réduire mes achats de livres. Pourquoi…? Pour ne pas avoir à acheter encore de nouveaux meubles de bibliothèque, pour faire des économies (parmi d’autres), pour réfléchir à mon comportement consumériste et chercher à en changer, pour m’ouvrir à de nouvelles lectures et ne plus aller que vers les auteurs que je connais, les styles que j’affectionne, les couvertures qui me plaisent au premier regard…
Bref, pour tout un tas de raisons, je me suis abonnée à la bibliothèque, et me suis obligée à emprunter des livres plutôt qu’à les acheter. Et depuis septembre, je me suis plutôt bien tenue à cette résolution. Contente.

Ce changement dans mon rapport à la lecture m’a notamment fait découvrir des auteurs inconnus, et des cultures littéraires étrangères. J’avais envie de découvrir d’autres horizons, et même si j’ai continué à lire beaucoup d’auteurs américains, je me suis un peu plus intéressée à d’autres littératures, en lisant des romans australiens et africains (je m’ouvrirai aux auteurs latinos et asiatiques dans un deuxième temps, ne nous pressons pas, c’est tellement bon d’avoir encore plein de livres à découvrir).
Parmi mes découvertes et mes coups de coeur, ce roman de Scholastique Mukasonga : Notre-Dame du Nil.

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Quatrième de couverture :
Au Rwanda, un lycée de jeunes filles perché sur la crête Congo-Nil, à 2 500 mètres d’altitude, près des sources du grand fleuve égyptien. Les familles espèrent que dans ce havre religieusement baptisé Notre-Dame du Nil, isolé, d’accès difficile, loin des tentations de la capitale, leurs filles parviendront vierges au mariage négocié pour elles dans l’intérêt du lignage. Les transgressions menacent au cœur de cette puissante et belle nature où par ailleurs un rigoureux quota «ethnique» limite à 10 % le nombre des élèves tutsi.
Sur le même sommet montagneux, dans une plantation à demi abandonnée, un «vieux Blanc», peintre et anthropologue excentrique, assure que les Tutsi descendent des pharaons noirs de Méroé. Avec passion, il peint à fresque les lycéennes dont les traits rappellent ceux de la déesse Isis et d’insoumises reines Candace sculptées sur les stèles, au bord du Nil, il y a trois millénaires. Non sans risques pour sa jeune vie, et pour bien d’autres filles du lycée, la déesse est intronisée dans le temple qu’il a bâti pour elle.
Le huis clos où doivent vivre ces lycéennes bientôt encerclées par les nervis du pouvoir hutu, les amitiés, les désirs et les haines qui traversent ces vies en fleur, les luttes politiques, les complots, les incitations aux meurtres raciaux, les persécutions sournoises puis ouvertes, les rêves et les désillusions, les espoirs de survie, c’est, dans ce microcosme existentiel, un prélude exemplaire au génocide rwandais, fascinant de vérité, d’une écriture directe et sans faille.

Parfois, les prix littéraires ont du bon : en tirant doucement le livre de sa rangée, sur les étagères de la bibliothèque, c’est d’une part le portrait peint sur la couverture, d’autre part le bandeau « Prix Renaudot 2012 » qui m’ont attirée. Je ne lis pas beaucoup de lauréats de prix, alors pourquoi, ce jour-là, est-ce ce détail qui m’a poussée à embarquer Notre-Dame du Nil dans mon panier? Je ne sais pas… Mais je ne regrette pas. Voici les trois raisons pour lesquelles j’ai aimé cette lecture :

  1. le dépaysement
    Le roman se déroule au Rwanda, dans les années 70, dans un lycée de jeune filles. L’ambiance, détail si cher à mes yeux lorsque je me plonge dans une lecture, se pose par petites touches : les cours, les professeurs belges et français, les religieuses, la cuisine, les dortoirs, les posters de Johnny Hallyday et Nana Mouskouri, mais aussi l’évocation des familles des jeunes filles, parfois très pauvres, les villages et ses maisons aux murs de terre, la ribambelle d’enfants sous la coupe de l’aînée, la fierté de la famille dont la fille fait des études, le protocole des visites aux membres de la famille, les prédications des sorciers, le vieux blanc un peu fou et ses plantations de café… Autant d’éléments qu’on ne retrouve pas dans d’autres littératures et qui apportent, forcément, un certain exotisme au roman. On est dépaysé, emporté loin de notre canapé, au travers de ces plaines sèches, des chemins poussiéreux, des marchés sales et bruyants. Les passages où les filles décrivent les mets que leur prépare leur mère, les bananes cuites, la pâte de manioc, les patates douces, les beignets multicolores, m’ont particulièrement fait saliver et voyager… Lisez donc un peu :

     » – Tout ce que mangent les Blancs, gémissait Godelive, sort des boîtes, même les morceaux de mangue et d’ananas qui nagent dans du sirop, et les seules vraies bananes qu’on nous sert, ce sont des bananes sucrées pour finir le repas, mais ce n’est pas comme ça qu’on mange les bananes. Dès que je rentrerai chez moi pour les vacances, avec ma mère on préparera de vraies bananes, on surveillera le boy quand il les épluchera et les mettra à cuire dans de l’eau et des tomates. Et puis, ma mère et moi, on y ajoutera tout ce qu’on peut: des oignons, de l’huile de palme, des épinards irengarenga très doux et des isogi bien amers, des petits poissons séchés ndagala. Avec ma mère et mes sœurs, on se régalera.
    – Tu n’y connais rien, dit Gloriosa, ce qu’il faut, c’est de la sauce d’arachide, ikinyiga, et faire cuire doucement, très doucement, de façon que la sauce imprègne jusqu’aux entrailles de la bananes.
    – Mais, rectifiait Modesta, si vous faites cuire avec le Butane et dans une casserole comme les gens de la ville, les bananes cuiront trop vite, elles ne seront pas moelleuses, il faut du charbon de bois et surtout une marmite en terre. Ça prend beaucoup de temps. Moi, je vais vous donner la vraie recette, celle de ma mère. D’abord il ne faut pas éplucher les bananes, on met un peu d’eau au fond d’une grande marmite et tu disposes au-dessus les bananes, bien tassées, et tu les recouvre de toute une couche de feuilles de bananier, il faut que ce soit hermétique, tu choisis des feuilles sans déchirures. Dessus, pour faire un poids, on place un tesson de poterie. Il faut attendre longtemps, il faut que cela cuise très lentement mais, si tu es patiente, tu auras des bananes bien blanches, moelleuses jusqu’au cœur. Il faut les manger avec de l’ikivuguto, du lait battu, et inviter les voisines.
    – Ma pauvre Modesta, dit Goretti, ta mère fera toujours la délicate, des bananes bien blanches, immaculées et on les accompagne avec du lait! Tu auras toujours les manières de ta mère. Moi je vais te dire ce qu’il faut que tu prépares pour ton père: des bananes toutes rouges parce qu’elles ont bu le jus des haricots. Je suis sûre que ta mère ne voudrait pas y toucher, mais quand le boy en fait pour ton père, tu es bien forcée d’en manger. Apprends donc la recette à ta mère: elle les épluche et, quand les haricots sont presque cuits mais qu’il reste une moitié d’eau, elle les jette dans la marmite et elles boivent tout le jus qui reste. Alors elles deviennent rouges, brunes, c’est comme ça qu’elles sont succulentes, consistantes! Voilà les bananes des vrais Rwandais qui ont la force de manier la houe! « 

  2. le style
    Le style de Scholastique Mukasonga est intriguant : à la fois simpliste et poétique. La langue qu’elle emploie est vivante et pleine d’images, chaque phrase est empreinte de cette culture fourmillante, onirique, remplie de métaphores d’animaux, de rêves prémonitoires, de malédictions et de croyances. Le style de Mukasonga est émaillé de comparaisons vivaces, d’allégories filées… La Mort, la Pluie deviennent humaines, à mesure que les hommes du Rwanda se déshumanisent. Tout élément semble avoir une âme, et prendre vie dans les mots de l’auteure. De même, la narration enchâssée est très caractéristique de ce roman : l’histoire se déroule sous nos yeux à travers les récits qu’en font les personnages, comme si Scholastique Mukasonga voulait s’inscrire dans une certaine tradition et rendre hommage à l’oralité des récits africains, tout en essayant de faire oublier le médium qu’elle utilise pour raconter au monde l’histoire de son pays.

     » La pluie, c’est celle qu’on attend, qu’on implore, celle qui décidera de la disette ou de l’abondance, qui sera le bon présage d’un mariage fécond, la première pluie au bout de la saison sèche qui fait danser les enfants qui tendent leurs visages vers le ciel pour accueillir les grosses gouttes tant désirées, la pluie impudique qui met à nu, sous leur pagne mouillé, les formes indécises des toutes jeunes filles, la Maîtresse violente, vétilleuse, capricieuse, celle qui crépite sur tous les toits de tôles, ……, celle qui a jeté son filet sur le lac, a effacé la démesure des volcans, qui règne sur les immenses forêts du Congo, qui sont les entrailles d’Afrique, la Pluie, la Pluie sans fin, jusqu’à l’océan qui l’engendre.  « 

  3. la valeur historique et le devoir de mémoire (comme on dit)
    Le fond politique et la réalité historique qui servent de décor au roman ne m’ont pas laissée de marbre, et quelques jours après avoir refermé ce livre, j’en perçois encore les vibrations. Les dernières pages, notamment, m’ont embarquée dans une sorte de tourbillon de sentiments très violents, de la révolte à l’impuissance, du dégoût à la pitié…
    Je n’ai jamais vraiment étudié ce qui s’est passé au Rwanda, j’en ai entendu parler, j’en ai des souvenirs et parfois les discussions font que l’opposition des termes Tutsi et Hutu me rappellent ce massacre dont je ne sais rien. La lecture de Notre-Dame du Nil m’a apportée un éclairage, certes subjectif (la famille de l’auteure a subi les violences du massacre des Tutsi, et une trentaine de ses proches a été tuée), mais qui n’empêche en rien la réflexion et les questionnements que soulèvent ce type d’événement terrible. Dans la bulle de nos vies occidentales, on oublie parfois que les JT sordides rapportent des faits réels, et que nous ne partons pas tous dans la vie avec les mêmes chances. Ca paraît bête à dire, et j’enfonce peut-être des portes ouvertes en écrivant cela, mais peu importe. Cela ne fait jamais de mal de se souvenir de ces événements, d’entretenir la mémoire des disparus, des victimes, et de ne pas laisser la honte de ce souvenir nous faire oublier la cruauté dont l’homme est capable. Alors oui, avec ce genre de lecture, on relativise un peu mieux les petits tracas du quotidien, on s’ouvre plus facilement aux autres, on essaie de prendre un peu plus de temps pour réflechir à pourquoi ce genre d’événements arrive, comment à notre échelle empêcher la montée de telles violences, et plus généralement on se questionne sur le type d’être humain que l’on a envie d’être, et le genre d’éducation que l’on aimerait donner à nos enfants pour que de telles horreurs disparaissent. Bien sûr, à notre petite échelle, on n’est rien qu’un maillon insignifiant de ce vaste monde. Mais des romans tels que Notre-Dame du Nil me donnent envie de penser que ce genre d’excuse n’est pas valable et que toute occasion est bonne à prendre pour réfléchir, questionner, et essayer de faire changer les choses.

∇ C’était la parenthèse « association humanitaire » ^-^ Ça rejoint beaucoup de mes interrogations dernièrement, je ne pouvais pas ne pas en parler. Même si j’enfile des perles, comme on dit. Ca ne fait pas de mal, si? ∇

Et vous, connaissiez-vous cette auteure? Etes-vous du genre à dévorer les lauréats de prix littéraires, ou plutôt, comme moi habituellement, à les fuir? 
Vous laisseriez-vous tenter par ce roman lumineux au propos si dramatique?

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Swimming pool

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Chut… Vous entendez?

Le bruit du vent dans les pins, les oiseaux, le clapotis du lavoir en pierre, les grillons… Les feuilles qui frémissent et le bourdon qui s’affole à en approchant ses ailes de l’eau, turquoise, fraîche, de la piscine…
Mais qu’est-ce que c’est bon de déconnecter! Loin de tout, au fin fond d’une pinède, dans un mas beau, imposant et romantique, au bord d’une piscine, perdue dans les coteaux du Rhône… le temps s’est arrêté.
Ces photos, je vous en avais parlé, complètent le billet « Huit ans » et la petite vidéo que je vous avais montrée, autour de notre week-end dans la Drôme.
Ça ne vous fait pas rêver, vous, ce bleu, ce soleil, ce calme qu’on devine …? Pffffiou, j’ai bien envie d’y retourner, de m’y téléporter immédiatement, et de m’asseoir devant le coucher de soleil sur les rangées de vignes, un verre de rosé frais dans une main, celle de mon amoureux dans l’autre…

 

La dolce vita quoi.

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 » A ma maison « 

Lorsque mes élèves parlent de chez eux, j’entends souvent ce « à ma maison » qui me fait sourire. Le concept du « chez moi » ne les a pas encore tous convaincus, alors que ce « à ma maison » est très parlant pour eux… Alors ce matin, ce mercredi pas encore travaillé, je leur fait un petit clin d’oeil. Parce que c’est ma dernière semaine avec eux, après deux ans passés dans cette école. Mais je ne suis pas triste, non, car la fin d’une chose signifie toujours le début d’une autre, c’est ce qu’on dit non? Et je sais que les mois à venir vont être remplis de découvertes, de rencontres et de nouveaux projets… pleins de promesses. Tout ça créé un mélange de mélancolie, douce, et d’excitation impatiente.

En attendant d’en savoir plus sur les jours et semaines à venir, je prends toujours autant de plaisir à décorer notre cocon suspendu au-dessus des toits ; j’ai plus ou moins mis en place tout ce que j’avais en tête et à présent je fonctionne au coup de coeur, je marche à la révélation au détour d’une page de magazine, d’une vitrine de boutique ou des milliards d’inspirations de Pinterest en particulier et d’Internet en général. J’ai acheté des stores en bambou pour poser sur la fenêtre de notre chambre, j’aime le côté « californian way of life » que ce détail peut apporter (et encore une idée qui provient de Pinterest : ici), je cherche encore le tapis idéal pour réchauffer le parquet de notre salon, et il me reste plein de photos à encadrer et de posters à dénicher pour décorer nos murs… Ah, et ces stickers sapins qui attendent d’être décalqués, mais je ne suis toujours pas sûre de la pièce où j’aimerais les voir…

Et oui, on n’en a jamais vraiment fini, il reste toujours des détails à peaufiner, et quand je vois mes parents, qui ont acheté notre maison il y a bientôt vingt ans, et qui n’ont toujours pas terminé de l’aménager entièrement, je me dis qu’il faut savoir être patient pour se faire le « Home sweet home » de nos rêves, et qu’il faut être capable d’accepter que notre intérieur ne sera jamais aussi parfait que les pages de Milk ou que nos tableaux Pinterest… ^_^ Mais l’imperfection a quelque chose d’attrayant, vous ne trouvez pas ? Car si nous achevions tout, parfaitement, tout de suite, où serait le plaisir ?

Je vous laisse avec quelques photos de détails de notre modeste déco, mais ce sont ces détails qui nous font nous sentir chez nous et nous donnent envie de profiter à fond de notre appartement. J’espère que ça vous plaira !

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Les boules lumineuses La case de cousin Paul, le long de la baie vitrée du balcon… Je ne suis pas très originale car j’ai la même guirlande que 80% de la population, mais who cares? Ces petites boules multicolores sont tellement jolies… et elles mettent une touche de gaieté dans notre séjour. J’ai choisi des associations de couleurs un peu improbables, beaucoup de doré, de turquoise, pas mal de jaune, d’orange et deux roses (poudré et framboise), des mariages parfois risqués et des teintes flashy, mais j’avais envie de peps, d’une explosion de couleurs, et j’aime énormément le résultat final.

 

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Dans le coin repas, un mini jardin botanique se développe (une immense orchidée blanche est venue en grossir les rangs depuis que j’ai pris cette photo), le végétal prend ses quartiers face aux deux grandes fenêtres ensoleillées. Je n’ai pas la main verte, mais la foi oui. Ces plantes vont tenir, grandir, s’épanouir, je m’y engage ! (tiens, ça fait combien de temps que je n’ai pas bassiné les orchidées…?)

 

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Ce rocking-chair, j’en rêvé longtemps, je vous en avez déjà parlé : pour une quinzaine d’euros, il fut mien, en parfait état et exactement comme je voulais qu’il soit : des lignes simples et droites, du bois brut (vernis, mais qui se décape ou se recouvre facilement), une assise profonde… J’envisage de le repeindre, en blanc ou en rose très pâle, ou en jaune (et aussi), ou en turquoise… Ou de le laisser comme ça, « dans son jus » comme on dit, avec ce côté un peu western qui me plaît bien aussi… Qu’en pensez-vous, vous ?

 

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Avec les beaux jours, j’ai toujours envie de troquer ma vaisselle habituelle pour des assiettes, des nappes, des verres ou encore des serviettes plus fun, plus estivaux… Ces assiettes Perroquet, je les ai achetées chez Habitat, je les trouve magnifiques et ne me lasse pas de les utiliser à tous les repas. Elles sont comme une tranche de soleil posée sur notre table, lumineuses et vitaminées!

 

photoUne autre photo du rocking-chair, habillé d’un énorme coussin à la housse tissée main (pas par moi évidemment), recouvert d’un plaid en faux lapin, et surmonté d’un châle indien, à plumes… Je le trouve terriblement boho, comme ça… Et vous, qu’en pensez-vous ?

Voilà pour ce rapide tour, je vous épargne cette fois les photos du balcon, que je vous montre déjà (trop) régulièrement ! Voudriez-vous que je poste des photos de la déco de la chambre ? Et avez-vous une préférence, une suggestion pour la couleur du rocking-chair ?

En tous cas, pour ma part, j’adore lire des billets déco sur vos blogs, et découvrir les photos de vos intérieurs, alors n’hésitez pas à faire, encore et encore, des articles à ce sujet !

A très bientôt !

NB : les photos de ce billet sont privées et non libres de droits

 

Les débutantes, J. Courtney Sullivan

Les débutantes, J. Courtney Sullivan

Quatrième de couverture : Occupant des chambres voisines sur le campus de l’Université féminine de Smith, quatre jeunes filles venues d’horizons très différents font connaissance. Cette rencontre est le début d’une belle et solide amitié entre Celia, écrivaine en devenir élevée dans la foi catholique, Bree, beauté solaire qui se languit de son fiancé, Sally, jeune fille bon chic bon genre qui doit faire face à la disparition de sa mère, et enfin April, féministe radicale et tête brûlée. Ce roman d’initiation relate leurs années de formation sur le campus de la mythique Université de Smith, célèbre à la fois par la qualité de son enseignement et par l’esprit féministe et libertaire qui y règne, dont l’ambiance particulière avait déjà inspiré Sylvia Plath ou Joyce Carol Oates ; il nous fait aussi découvrir leurs débuts dans la vie. Le mariage de l’une va conduire à leur éloignement mais la disparition d’une autre les réunira de nouveau. Aussi captivant qu’intelligent, ce premier roman drôle et émouvant sur la place et le destin des femmes – entre choix et contraintes – dans la société américaine contemporaine, a obtenu un succès critique et commercial aux États-Unis.

Ce roman, dès sa sortie en grand format, j’ai eu envie de le lire. Mais j’ai toujours un peu de mal à débourser 25 euros pour un livre (et pourtant…), ça doit être le côté «usage unique » qui me bloque un peu, et puis, un gros et beau livre, on a peur de l’abîmer, alors on ne le trimballe pas partout sur soi et du coup il devient juste un bel objet auquel faire attention, loin de l’idée de partage partout-tout-le-temps à la base de mon envie de lire. Bref, je ne l’avais pas acheté alors, et j’ai donc attendu sa sortie en poche pour me l’offrir, juste avant de partir en voyage l’été dernier. J’étais ravie à l’idée de l’emporter avec moi pour ce micro-tour du monde, je me délectais d’avance des heures savoureuses que j’allais passer en sa compagnie. Je m’étais interdit de l’ouvrir avant notre départ, et c’est avec impatience que j’ai attendu d’être dans le train Lyon-Paris pour p’y plonger. Je ne sais pas si ça vous fait ça aussi, mais parfois on se fait une idée très précise de ce qu’on va trouver dans un livre, on a une vision nette de ce qui nous y attend… et paf, on se retrouve dans quelque chose de totalement différent et on est déçu. Eh bien, comme vous pouvez le deviner, l’idée que j’avais des Débutantes était complètement à côté de la plaque. Et, sans exagérer, ça a été un peu la douche froide pour moi.

La couverture, très réussie, féminine sans faire chick-litt (détail très important à mes yeux), contemporaine et actuelle, mais aussi un peu bucolique (des shorts, de la pelouse… oui, pas de doute, on est en été) et plutôt très américaine, m’avait conquise dès le premier regard. Le résumé de la quatrième de couverture évoquait des liens très forts entre amies, et un roman suivant ses protagonistes à travers différentes étapes de leur vie. Un roman fleuve, un roman d’ambiance, donc. En tous cas, pas un roman à suspens, rien qui se cristalliserait autour d’un événement perturbateur. Les Débutantes était donc le genre de livre qui nous plonge dans le quotidien de ses héroïnes sans essayer de nous en mettre plein la vue à chaque détour de chapitres. Et ça, moi, j’aime… J’ai essayé de trouver à quel genre de roman je m’attendais alors, pour vous montrer l’ampleur du fossé qui séparait mes expectations et la réalité, mais j’avoue avoir un peu de mal à trouver un exemple. Peut-être que, dans l’idée, j’imaginais lire un nouveau Virgin Suicide, vous voyez ? Mais Les Débutantes n’a rien de poétique, et encore moins de bucolique, sachez le. J’ai même été assez surprise du côté « trash » que revêtait parfois ce roman de filles. En fait, je dirais que toute la nuance vient du fait que c’est sans esthétisme que ce roman met en scène la vraie vie de jeunes femmes au moment de l’université et de leur entrée dans le monde adulte. C’est un quotidien sans phare, et dans un langage parfois brut, qu’on découvre au fil des pages. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Peut-être que si j’avais su cela avant de commencer ma lecture, j’aurais été moins déçue. Ce n’est pas tant le contenu, je pense, qui m’a surprise, mais bien mes attentes en complet décalage avec ce que j’ai découvert dans ce roman.

Alors, après 100 pages de lecture, je me suis arrêtée. A ce moment là, j’étais dans le 2ème avion de notre vol Londres-Sydney, et nous en étions à notre troisième journée de transport. Je me souviens avoir rangé le bouquin, déçue, et m’être dit : « bon, que vont donner les autres livres que tu as embarqué dans ta valise pour les 2 mois à venir ? J’espère que tu t’es moins plantée pour ceux là… » (heureusement, j’avais un Harry Potter glissé au fond de mon sac, une valeur sûre  »au cas où »…)

Au gré de notre périple, j’ai entamé et dévoré d’autres romans, sans jamais avoir envie d’ouvrir à nouveau Les Débutantes. Nous sommes rentrés en France deux mois plus tard, et le roman n’avait pas bougé du fond de la valise. Et puis il y a eu ma blessure à la jambe, cet arrêt de travail, et beaucoup, beaucoup de temps devant moi en repos forcé. Et que fait-on, en repos forcé, si ce n’est lire ? (et épinglé des looks et des intérieurs de rêve sur Pinterest, bien sûr) J’ai alors eu envie de redonner une chance à ces Débutantes trop vite jugée, et qui payaient pour une faute dont elles n’étaient pas responsables : n’avoir pas correspondu à mes attentes, non en terme de qualité de littérature, mais en matière de scénario. Et cela, on ne peut pas le reprocher à un roman. En octobre, j’ai donc repris ma lecture et rapidement dévoré les 442 pages restantes. Cette fois-ci, j’étais prête, je savais à quoi m’attendre, et sans doute cela m’a aidée à entrer plus facilement dans la vie de Celia, Bree, Sally et April. Alors l’aspect  »trashouille », sans me désarçonnée, m’a tout de même parfois étonnée. Peut-être est-ce du à la traduction en français ? Peut-être est-ce simplement le style de l’auteur ? En tous cas, je ne l’ai pas vraiment aimé, ce style trop direct, parfois trop simpliste mais sans s’assumer vraiment comme oral… Autant j’aime l’oralité littéraire des romans de Nick Hornby, autant l’écriture sans fioriture des Débutantes m’a semblé un peu quelconque, un peu légère. Presque un roman sans style.

Bon, et si on laissait de nos côtés ces histoires  »d’expectations » et de traduction… ?

Car en réalité, contre toute attente, j’ai beaucoup aimé cette lecture. J’ai fini par me laisser prendre au jeu. Les personnages, qui me paraissaient trop caricaturaux au départ, gagnent en épaisseur au fil du roman, dévoilant des complexités inattendues, et cela m’a bien plu. Et la tournure que prennent les événements dans le dernier quart du livre était bienvenue et intéressante ; en tous cas, cela m’a plutôt bien tenue en haleine. Finalement, ça a été avec une pointe de nostalgie que j’ai fermé ce livre et quitté mes héroïnes, auxquelles j’ai fini par m’attacher.

Alors voilà… et si le propre d’un bon livre, c’était aussi ça : nous surprendre, pas forcément de manière positive, mais en nous poussant dans nos retranchements, en nous titillant, pour mieux laisser se révéler la saveur de son propos ? Cet étonnant revirement de situation m’a agréablement surprise et, finalement, m’a laissé un souvenir marqué de cette lecture, plus marqué que d’autres qui, justement, m’avait d’emblée conquise. Et, pour l’anecdote, c’est de la même manière que j’étais  »tombée » dans les romans de Bret Easton Ellis, avec dégoût et stupeur, et la promesse qu’on ne m’y reprendrait plus. Aujourd’hui, B.E. Ellis est l’un de mes auteurs favoris, et j’avais même proposé l’étude d’un de ses livres comme sujet de recherche pour mon mémoire de Master… ! Un revirement d’opinion mémorable, et le début d’une grande histoire d’amour littéraire…